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09 Mar
09Mar

À mesure que la campagne municipale avance, certaines propositions mises sur la table interrogent moins par leur nouveauté que par leur caractère profondément réactionnaire. Réactionnaire, oui, au sens premier du terme : revenir en arrière, détricoter des équilibres anciens, flatter les réflexes les plus immédiats au lieu d’assumer une vision cohérente pour Annecy.

C’est le cas, d’abord, de l’idée de mettre fin à la gratuité de la plage de l’Impérial. Une telle mesure irait à rebours d’une ambition portée depuis des générations par les maires d’Annecy : libérer les rives du lac, les rendre accessibles à toutes et à tous, préserver ce bien commun contre les logiques de privatisation, de sélection par l’argent, de fragmentation de l’espace public. Faire payer l’accès, même indirectement, c’est rompre avec cette histoire. C’est considérer que ce qui doit relever du commun peut devenir une ressource tarifée. C’est une faute politique autant qu’un contre-sens sur l’identité annécienne.

Dans le même registre, la résurgence d’un échelon administratif fictif à travers le renforcement des communes déléguées est une impasse. Il faut ici dire les choses clairement : les communes déléguées n’ont pas de capacité juridique autonome pour agir en dehors de compétences résiduelles, notamment d’état civil. Vouloir en faire croire davantage aux habitants, en créant de nouveaux postes d’agents dédiés à des maires délégués dépourvus de véritables pouvoirs, c’est brouiller encore un peu plus la lisibilité de l’action publique. C’est entretenir une pseudo-proximité institutionnelle, sans responsabilité réelle, sans capacité de décision, sans efficacité.

Qu’un tel schéma soit défendu par un ancien ministre de l’Économie a de quoi surprendre. Chacun sait pourtant que le millefeuille administratif français est une source ancienne d’inefficience, de coûts supplémentaires, de confusion démocratique et d’affaiblissement de la responsabilité publique. On ne peut pas, d’un côté, disserter sur la nécessité de moderniser l’action publique et, de l’autre, reconstituer localement des doublons politiques et administratifs sans portée réelle.

La loi NOTRe de 2015 s’inscrivait précisément dans une logique de rationalisation. La commune nouvelle devait permettre de simplifier, d’unifier, de rendre l’action publique plus claire et plus robuste. Et que nous propose-t-on aujourd’hui ? De conserver la commune nouvelle tout en réinstallant, par la bande, un échelon de décision fictif à travers les communes déléguées. C’est irresponsable financièrement, parce que cela coûte ; démocratiquement, parce que cela entretient l’illusion du pouvoir ; juridiquement, parce que cela repose sur une ambiguïté permanente ; administrativement, parce que cela complique ce qui devrait être clarifié.

Pourquoi ne pas aller jusqu’au bout de la logique, alors ? Pourquoi ne pas proposer un maire délégué pour Vieugy, Chaux-Balmont, Cran ou Gevrier ? Allons au bout des choses, poussons l’absurde jusqu’à sa conclusion. Chacun verrait alors qu’il ne s’agit pas de proximité, mais de mise en scène institutionnelle.

Cette fuite en avant est d’autant plus préoccupante qu’un nouvel acte de décentralisation est annoncé après les prochaines élections municipales. Tout indique que les fusions de communes pourraient à nouveau être encouragées, peut-être plus fortement demain qu’hier. La France compte encore près de 35 000 communes, contre environ 11 000 en Allemagne et autour de 100 au Danemark. On peut bien sûr discuter des comparaisons internationales, mais une chose est certaine : on ne peut pas tenir un discours de bonne gestion, de responsabilité, d’efficacité publique, tout en assumant localement des injonctions contradictoires par manque de courage et de pédagogie. À force de ne vouloir fâcher personne, on finit par nier l’intelligence des habitants.

Sur ce point, nous nous désolons franchement qu’un seul candidat, Jean-Luc Rigaut (selon les termes du débat local), ait aujourd’hui le courage de dire la vérité aux Annéciennes et aux Annéciens. La clarté devrait être la règle, pas l’exception.

Nous nous désolons tout autant de constater que le logement social semble être devenu un tabou pour certains candidats. Pire encore, la remise en cause générale du PLUi par certains programmes laisse craindre une remise en cause plus large encore de la production de logements, dans un contexte où les besoins sont immenses et où les classes moyennes comme les ménages modestes sont chaque jour davantage repoussés hors de la ville.

Un détail ne trompe pas : le mot densité est absent. Comme si l’on pouvait traiter sérieusement de logement sans traiter de densité. Comme si l’on pouvait vouloir préserver la qualité urbaine sans produire davantage, mieux, plus intelligemment. Or c’est précisément là qu’Annecy a manqué d’ambition, sous le mandat qui s’achève comme auparavant. L’exemple du quartier des Hirondelles est, à cet égard, particulièrement révélateur : en négligeant la densité, la Ville est une nouvelle fois passée à côté d’une évidence, celle qui consiste à faire de la densité pour faire de la qualité, pour financer les équipements, pour libérer du foncier, pour permettre des espaces publics plus exigeants, et surtout pour produire le logement nécessaire aux Annéciennes et aux Annéciens.

Contester le PLUi peut être légitime, à condition de dire précisément ce que l’on conteste, pourquoi, et au service de quel projet. Or, chez certains, cette remise en cause semble totale, confuse, et dépourvue de lignes claires. On flatte les mécontentements, on agrège les refus, on empile les contradictions, mais on ne dit rien de l’objectif final. Veut-on construire moins ? Où logerons-nous alors les familles, les salariés, les jeunes, les agents publics, celles et ceux qui font vivre cette ville ? Veut-on préserver le cadre de vie ? Très bien, mais sans stratégie foncière, sans densité assumée, sans effort sur le logement social et abordable, cette promesse n’est qu’un slogan vide.

Le plus inquiétant est peut-être ailleurs encore : les garde-fous face au clientélisme rampant dans ce domaine sont totalement absents. Quand la règle commune s’efface devant l’exception, quand la planification est remplacée par l’arbitrage au cas par cas, quand l’urbanisme devient la somme de pressions particulières plutôt qu’un projet collectif, c’est toujours l’intérêt général qui recule. C’est dangereux pour la ville, dangereux pour la démocratie locale, dangereux pour la confiance publique.

Enfin, la composition de certaines équipes, parfois franchement loufoque — de l’aveu même d’Annéciens attentifs à la vie publique, et de certains candidats eux-mêmes — n’apporte aucune sérénité supplémentaire. Une équipe municipale, ce n’est pas un assemblage de circonstances, une juxtaposition d’ambitions personnelles ou un casting improvisé. C’est une cohérence, une méthode, une ligne. Et quand cette cohérence fait défaut avant même l’élection, il est permis de douter très sérieusement de la confiance que l’on peut accorder à celles et ceux qui prétendent gouverner Annecy.

Les Annéciens continueront à faire ce qu’ils ont toujours voulu faire : travailler, alerter, informer, proposer. Notre exigence reste la même : de la clarté, du courage, de la cohérence et le refus des faux-semblants. Annecy mérite mieux que des mesures de recul, mieux que des dispositifs fictifs, mieux que des ambiguïtés entretenues. Elle mérite une parole de vérité et une ambition à la hauteur de son avenir.

Le mouvement Les Annéciens

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